L’Academic Book Week publie annuellement, en coopération avec l’Index of Censorship, la liste des vingt ouvrages « académiques », c’est-à-dire des essais, des livres d’histoire, etc. – interdits qui ont eu le plus d’influence.
Il s’agit là d‘une vision anglo-saxonne du monde des idées et de la pensée, mais dont émergent des livres universels, au premier rang desquels L’Origine des espèces de Charles Darwin.
Au registre des grands chambardements des mentalités, des grands ébranlements de la perception que nous avons de nous-mêmes, l’épopée darwinienne mérite de figurer en bonne place aux côtés des découvertes d’un Copernic ou d’un Galilée.
Ne me soupçonnez pas de subjectivité au motif que je suis allé en janvier en Terre de feu, qui est délimitée par le Détroit de Magellan et le Cap Horn, mais est aussi traversée par le canal dit « de Beagle ».
Ce nom est celui du navire qui a emmené Charles Darwin aux alentours d’Ushuaïa et de Punta Arenas (pour citer deux villes, l’une argentine, l’autre chilienne rivalisant comme capitales régionales de cette extrémité de l’Amérique du Sud, qui est appelée en espagnol « Fin del Mundo », la « Fin (au sens du bout) du Monde » en somme).
L’illustre scientifique a traversé la Terre de feu lors de son tour du Monde, réalisé entre 1831 et 1836, afin de conforter ses théories audacieuses pour un XIXe siècle encore plus que dominé par les dogmes religieux. Il faut aussi se rappeler que ce grand détour était, jusqu’au percement du canal de Panama, aussi dangereux qu’incontournable afin de se rendre d’Europe vers les côtes pacifiques de l’Amérique.
Un peu plus deux décennies après ce voyage, en 1859 précisément, L’Origine des espèces parait à Londres. Le tirage de 1250 exemplaires s’écoule dès le jour de sa parution. Le livre est donc immédiatement réimprimé jusqu’ à nos jours. Mais l y a 177 ans, cet ouvrage suscite autant l’engouement du public que les controverses intellectuelles et religieuses.
Encensé par une partie de la communauté scientifique occidentale, il est également honni, raillé, caricaturé. La théorie de l’évolution par la sélection naturelle ne « passe » pas, et ce quel que soit le milieu : éduqué ou populaire…
Bien que le savant n’aborde nullement dans son livre la question des origines de l’homme, un amalgame complaisamment entretenu avec les travaux du prédécesseur de Darwin, le naturaliste français Lamarck, ne tarde pas à s’instaurer dans le public. Lequel éprouve le plus grand mal à se faire à la possibilité d’avoir un singe pour ancêtre – ce qui résulte d’une seconde confusion, Lamarck n’ayant jamais soutenu pareille hypothèse. Quoi qu’il en soit, cette méprise originelle aura la vie dure, attestée par l’exceptionnelle postérité des caricatures représentant le visage barbu de Darwin sur un corps de singe.
C’est ainsi que L’Origine des espèces est prohibé dès 1859 par la bibliothèque du Trinity College de Cambridge, celle où Darwin a étudié… Et que les interdictions vont viser l’ouvrage, au début du XXème siècle, en Grèce, dans le Tennessee, en Yougoslavie, etc.
Les créationnistes américains et des sociétés ultraconservatrices européennes – qui essaiment depuis quelques années un peu partout sur la planète et en particulier dans l’univers MAGA de Donald Trump et consorts – tentent, de nos jours, d’imposer la théorie du dessein intelligent. Cette ligne était déjà en vogue à l’époque de Darwin chez les théologiens anglicans qui ont déclaré hérétiques les thèses de ce dernier : certaines observations de l’univers et du monde vivant seraient mieux expliquées par une cause intelligente que par des processus aléatoires tels que la sélection naturelle…
Mais la vraie censure de Darwin a récemment repris vigueur dans d’autres parties de la planète, telle que la Turquie actuelle d’Erdogan.
Ainsi, en 2009, à l’occasion du 200e anniversaire de la naissance du savant, Tübitak, la revue du Conseil de recherche scientifique et technique de Turquie, était sur le point de consacrer un dossier de quinze pages au naturaliste. À sa place, les lecteurs découvrent un article sur le dérèglement climatique ! L’action cumulée du gouvernement religieux et de groupes de pressions islamistes engagés depuis longtemps dans une offensive anti-darwinienne ont marqué un point contre la communauté scientifique turque… et plus largement contre la raison scientifique universelle.
De Giordano Bruno – qui fut certes brûlé, mais dont les œuvres ont pu être sauvées – à Galilée, l’interdit a ainsi frappé et frappe encore les avancées scientifiques, reléguées au même rang que les charlataneries et autres sorcelleries.
Seule conclusion positive à ce triste tableau : souvent, la justesse d’une théorie scientifique se mesure au luxe de précautions dont les inquisiteurs ont entouré les ouvrages les plus contraires à l’ordre public et scientifique établi… La censure est donc une sorte de Nobel inversé.
Emmanuel Pierrat
Avocat associé